Témoignages


Gilles Frigoli, 
Maitre de Conférences en sociologie à l’Université Côte d’Azur et membre de l’Urmis (Unité de Recherche Migrations et Société).

Responsable du Parcours de Master Études et Diagnostics Sociologiques pendant plusieurs années, il a également été chargé de mission aux relations avec les entreprises, à la formation continue et à l’insertion professionnelle des étudiant(e)s pour l’ex UFR LASH. 

Il livre ici une analyse fine et un point de vue forgé à partir de ses expériences professionnelles et de son expertise sociologique. Que l’on partage ou non ses positions, ce témoignage est une belle opportunité pour ouvrir un débat nécessaire sur les finalités et les orientations quant aux relations entre l’Université publique et le monde socioprofessionnel. 

Témoignage

Quel est votre regard sur la collaboration entre l’Université et les milieux professionnels ? 

La question des relations entre le monde de la recherche et le milieu professionnel se pose depuis très longtemps à l’Université. C’est un objet de discussion qui soulève de nombreuses interrogations, sans doute parce qu’il est paradoxalement à la fois consensuel et controversé. Consensuel au sens où personne, sauf exception, ne songerait à affirmer que ces deux univers doivent rester absolument et par principe étrangers l’un à l’autre. Controversé car, derrière l’appel unanime au rapprochement et à l’enrichissement réciproque, le dialogue entre les universitaires et les acteurs socio-économiques soulève des enjeux qui divisent.

Quels sont ces enjeux ? 

On peut citer le cas du financement de la recherche, vu comme une opportunité à saisir par les un(e)s, comme le risque d'une perte d’autonomie par les autres. À cela s’ajoute la crainte d’une inégalité entre les disciplines et entre les chercheur(e)s, certains objets de recherche étaient évidemment perçus par le monde de l’entreprise comme plus porteurs et rentables que d’autres. 

Qu’en est-il de ce point de vue de l’insertion professionnelle des étudiant(e)s ?  

Là aussi, la question est moins simple qu’il n’y paraît et pour le même type de raisons. Les universitaires qui ne se soucient absolument pas de ce que deviennent les étudiant(e)s qu’ils forment sont sans doute très minoritaires. Mais soumettre tous les cursus aux mêmes exigences n’a de ce point de vue pas de sens. Et on comprend que certain(e)s puissent voir dans cette injonction à créer des diplômes professionalisants une menace pour la survie de leur discipline. D’autant que, jusqu’ici, c’est surtout sur l’enseignement supérieur qu’a porté la charge de ce rapprochement entre les besoins du marché de l’emploi et le contenu des formations : les universités ont beaucoup fait pour professionnaliser leurs enseignements, mais, réciproquement, les employeurs continuent de puiser dans les mêmes viviers et en utilisant les mêmes réflexes intellectuels. Et la promesse de s’ouvrir à de nouveaux profils, la fameuse ouverture du monde de l'entreprise aux profils littéraires, peine à se concrétiser.  

Dans ce contexte, faut-il développer la formation continue ? 

La formation continue semble offrir des perspectives attractives pour nombre d’universitaires, d’une part parce qu’il s’agit d’un public qu’ils(elles) apprécient très généralement, d’autre part parce qu'elle les libère de la pression qu’exerce le marché du travail sur les étudiant(e)s en formation initiale. Mais tous les enseignants-chercheur(e)s (EC) qui s’y sont essayé ou qui s’y épanouissent car ils ont repéré une niche où leur savoir est valorisé, savent d’une part qu’il s’agit d’un secteur où l’offre est pléthorique et la concurrence très rude, d’autre part que le métier de formateur(trice), qui n’est pas exactement celui d’enseignant(e), ne s’improvise pas. On sait du reste que la formation continue est, de plus en plus, utilisée par les établissements d’enseignement supérieur comme une source de financement dans un contexte de raréfaction des ressources pérennes. Et cela accroit la pression sur l’offre, pousse à la concurrence, favorise la gadgétisation de formations parfois conçues comme de simples produits qu’on lance sur un marché et dont on attend qu’ils soient rentables à court terme en bénéficiant d’un effet de mode. 

Cette vision des choses n’est-elle pas un peu caricaturale ?  

Toutes les formations ouvertes aux professionnel(le)s qui se sont créées au cours des dernières années ne s’inscrivent pas bien sûr dans ce schéma. Et les exemples ne manquent pas, de DU notamment, qui ont su trouver leur public, s’installer durablement dans le paysage local, et articulent de manière remarquable les résultats de la recherche menée dans les laboratoires et les besoins d’un public dont les attentes sont en général précises et pointues. Mais la construction d’une offre de formation continue, notamment en SHS, reste tout de même un chantier ouvert, qui mérite qu’on en mesure les enjeux, en particulier pour les personnels. 

Que voulez-vous dire ? 

Je pense ici notamment à l’investissement que requièrent la création et le pilotage de formations chez les EC qui s’y engagent. Et ceci vaut, plus généralement, pour toutes les missions qui touchent aux relations de l’Université avec le monde professionnel. En premier lieu, il faut bien admettre que, quelles que soient les primes afférentes, l’implication dans ce type de mission demeure peu valorisée au sein d'un monde scientifique qui hiérarchise encore fortement les différentes facettes du métier. Certain(e)s continuent de penser que s’investir dans la relation avec le monde professionnel est soit un mauvais choix de carrière, car cela se fait au détriment d’activités plus nobles, soit un mauvais signe qui cache peut-être des difficultés à soutenir les exigences d’une recherche de haut niveau.  

De nombreux(ses) responsables de diplômes sont aussi d’excellent(e)s chercheur(e)s… 

Bien sûr, on trouvera toujours des individualités qui parviennent à mener toutes ces activités de front, et qui brillent à la fois comme chercheur(e)s, responsables de diplômes, de partenariats public-privé, etc. Mais, d’une part, ce n’est pas un modèle que l’on peut imposer à tout le monde. D’autre part, cette concentration des responsabilités, des succès et du prestige qui va avec, a parfois un coût qu’assument les nombreux précaires (jeunes et moins jeunes doctorant(e)s, post-docs, personnels administratifs, etc.) sans lesquels peu de laboratoires, de formations et d’établissements seraient capables de fonctionner. En dehors de ces cas relativement exceptionnels, qui concernent généralement des chercheur(e)s dont la carrière est déjà faite, s’investir dans la responsabilité d’un diplôme professionnalisant occasionne toujours une charge de travail très lourde, qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec le turn-over important que l’on observe pour ce type de responsabilité.

Comment expliquer ce turn-over ? 

Les exigences qui pèsent sur les EC se sont accrues dans tous les domaines, souvent sur le mode de l’injonction paradoxale. On attend que leur recherche produise un savoir de haut niveau mais que leur enseignement abandonne la notion de connaissance au profit de celle de compétence. La division internationale du travail scientifique pousse à la spécialisation la plus pointue mais, dans le même temps, les EC sont contraints à l’amateurisme dans de nombreux domaines de leur activité, en s’improvisant tour à tour ingénieur pédagogique, cadre administratif, commercial, etc. Au moins autant que la charge de travail, c’est ce sentiment de faire les choses mal, de bricoler, qui est délétère pour des EC qui ont fondé au contraire tout leur parcours, au prix de gros efforts, sur leur capacité à se montrer spécialistes de ce qu’ils entreprennent. Tenir les rênes d’une formation, comme celles d’un département ou d’une équipe de recherche d’ailleurs, devient dans certains cas une sorte de sacrifice temporaire auquel on consent par solidarité envers ses collègues, ce qui n’exclut pas que les mêmes puissent d’ailleurs faire de nécessité vertu en espérant rentabiliser sur leur curriculum cette marque d’engagement désintéressé. Ce type de situation, heureusement minoritaire, n’est évidemment satisfaisante pour personne.  

L’immobilisme est-il une solution ? 

La mobilité n’est pas une valeur en soi et chacun sait que dans des sables mouvants la solution la plus efficace, la plus « proactive », est de ne surtout pas bouger. Plus sérieusement, je dirai pour conclure qu’il y a de bonnes raisons de s’atteler à renforcer la coopération que le monde universitaire entretient avec les acteurs du monde social, institutionnel et économique. Je n’ai pas besoin de les lister puisqu’elles nous sont rappelées partout et tout le temps. Mais il y a aussi de très bonnes raisons pour rester attentif aux voix qui appellent à la vigilance et que certain(e)s renvoient un peu rapidement à une vision passéiste de l’enseignement supérieur public. Je pense que c’est en restant elle-même, et surtout pas en cherchant à imiter maladroitement ce qui se fait ailleurs, que l’Université peut nourrir les attentes qui lui sont adressées par le monde social. Cela passe d’abord par une attitude générale à l’égard de nos interlocuteurs et, en particulier, par le fait de cesser d’intérioriser les clichés qui circulent sur l’Université. Celle-ci est avant tout un lieu de production et de diffusion de connaissances scientifiques et cela, elle le fait bien. Comparer ses performances avec des structures qui n’ont ni les mêmes objectifs, ni le même modèle économique, est absurde. 

Au-delà du constat, quelles sont les pistes à explorer ? 

Promouvoir ainsi les valeurs de l’Université publique ce n’est pas se déconnecter de la réalité. Cela implique de faire des choix concrets comme, par exemple, de ne pas multiplier inutilement les diplômes dont la vocation, mi-recherche, mi-professionnelle, est incertaine. Soit une formation vise clairement l’insertion professionnelle directe et, dans ce cas, il faut aller à l’essentiel : identifier un métier et construire la formation en étroite collaboration avec les employeurs. Soit elle ambitionne de former des chercheurs et, dans ce cas, la seule préoccupation doit être de coller aux exigences de la recherche fondamentale de haut niveau. Dans ce sens, il faut mettre fin à toute cette frénésie autour des stages. Certains stages sont bien évidemment utiles à de nombreux(es) étudiant(e)s. Mais trop d’employeurs oublient qu’un stage n’est pas un emploi mais bien une période de formation dont la priorité n’est pas qu’elle serve les intérêts de l’entreprise mais ceux des étudiant(e)s. Or, ces dernier(e)s sont trop rarement en position de faire valoir leur point de vue. Quant aux universitaires, ils(elles) ne sont pas toujours au fait de ce que vit une jeunesse que l’on contraint à multiplier les stages, et ils(elles) ne sont pas toujours armé(e)s pour établir un dialogue équilibré avec les employeurs. C’est une raison de plus pour professionnaliser l’ingénierie sociale que nécessitent la conception et le fonctionnement des formations. Moins de formations, mais mieux conçues, mieux organisées, mieux pilotées avec l’aide de personnels qualifiés et correctement rémunérés. Tout cela a évidemment un prix mais resserrer l’offre de formation permettrait de réduire les coûts. Impliquer davantage les chercheur(e)s qui n’enseignent pas également, pour peu que l’on admette que les inégalités entre les conditions de travail de ces dernier(e)s et celles des EC n’ont plus aucune justification. Sans oublier le fait que l’investissement dans le service public d’enseignement supérieur, comme dans les services publics en général, est un choix de société dont j’ai des raisons de penser qu’il est plus que jamais d’actualité.   

Julien Andrieu
Julien Andrieu
Julien Andrieu, 
Maitre de Conférences en géographie à l’Université Côte d’Azur et membre de l’UMR ESPACE.

Codirecteur de l’EUR ODYSSEE, responsable de la Licence professionnelle Cartographie, topographie, Systèmes d’Informations Géographiques

Témoignage

Vous êtes un des fondateurs de l’EUR ODYSSEE. Quel a été votre rôle dans cette fondation ?

Dès que l’idée d’associer les sciences de la société et les sciences de l’environnement a été stabilisée on m’a demandé de fonder l’EUR avec Christian Rinaudo. Mes recherches me placent à cette jonction de communautés scientifiques qui tendent à se distinguer l’une l’autre plus qu’à chercher la fusion. J’ai toujours revendiqué d’être enseignant-chercheur en sciences de la société et de l’environnement, incapable de choisir l’un ou l’autre de ces champs disciplinaires de manière exclusive. En outre, de par mes recherches, j’étais déjà en réseau ou en affinité thématique avec des membres de tous les laboratoires qui mènent des recherches en environnement dans Université Côte d’Azur.

En quelques mots quelles sont ces recherches à la fois en sciences de la société et de l’environnement ?

Je suis géographe. Ma formation est celle d’une géographie physique (climatologie, géomorphologie, biogéographie) et mon objet d’étude principal est la végétation donc, a priori, plus lié à l’environnement qu’aux questions de société. Néanmoins, les questionnements fondamentaux, comme les problèmes appliqués de mes recherches touchent tous à la relation que les sociétés entretiennent avec leur environnement. Ensuite, en tant que géographe, l’approche par l’espace et le territoire mettent toujours en système la société et la nature. Plus concrètement, mes recherches concernent les liens entre des changements de la végétation observés (déforestation, reboisement ; extinction des espèces ou résilience des forêts) et les questions de conservation étudiées comme enjeux sociétaux : pourquoi une société fait un choix de gestion de la biodiversité plutôt qu’un autre ? Le choix fait par une structure nationale ou internationale sur l’environnement rentre-t-elle en conflit avec le choix d’une population locale sur son environnement ?

Quels sont les enjeux de formation et de recherche en environnement auxquels ODYSSEE souhaite s’atteler ?

De manière volontairement caricaturale aujourd’hui nous avons des spécialistes de « nature » qui mettent derrière le concept d’environnement le travail d’autres collègues perçus comme différents car « trop » dans les sciences humaines et sociales et des collègues spécialistes de « société » qui mettent derrière le concept d’environnement un monde de science « dures » qui ne comprennent ni les sociétés ni les enseignant-chercheurs en SHS… Le projet consiste à construire et à faire vivre une « école universitaire de recherche ». Derrière le terme d’école, il y a bien sûr la volonté de se reconnaître comme faisant partie d’une même communauté de chercheur.es et d’enseignant.es. Les enjeux de recherche et de formation sont ceux de la construction d’une EUR dans laquelle l’environnement devient l’objet d’un « nous » et non d’un « eux ». Bien sûr, des enseignants-chercheurs et des diplômes sont déjà positionnés dans notre université à cette interface, mais le but est maintenant d’élargir cet interface et de rendre ses limites floues. En d’autres termes, il s’agit d’ouvrir la frontière entre les SHS et les sciences de la nature, de créer un domaine commun.

Ces préoccupations sont-elles uniquement internes au monde académique ? Comment ce projet de situe face à la sortie professionnelle des étudiants, aux recherches appliquées, à l’innovation ?

Personne n’ira nier aujourd’hui l’enjeu environnemental et donc la nécessité de bien former les étudiants à ces questions ni de développer la recherche sur ces questions. Ni l’enseignement ni la recherche n’ont attendu l’EUR ODYSSEE pour cela. En revanche, notre projet y répond à sa façon. Non pas en renforçant les questions environnementales d’une faculté de sciences ou les questions environnementales d’une faculté de SHS, mais en montant une composante thématique, aujourd’hui multidisciplinaire, demain interdisciplinaire, j’espère. Or, ce virage, nous le faisons à travers des parcours de master dont une majorité ont une conception « professionnalisante » et à travers des recherches dont une part non négligeable sont faites en partenariat avec des collectivités territoriales et des entreprises. Ce que les parcours de master d’ODYSSEE apporteront au marché du travail sera une génération de spécialistes de l’environnement avec un bagage solide en sciences humaines et sociales et cette niche de connaissance et de compétences on ne la construit pas en s’enfermant dans son laboratoire, mais en développant des partenariats avec les collectivités territoriales et entreprises qui sont déjà en attente.

Quel est votre regard sur la collaboration entre l’Université et les milieux professionnels ?

Mes recherches portaient avant tout sur l’Afrique de l’Ouest, je venais d’être recruté à Nice et je me suis retrouvé membre du conseil scientifique du parc National du Mercantour. Il s’agissait d’accorder un temps (disons normalement dédié à la recherche) pour porter conseil à un acteur territorial de conservation de la biodiversité. Cela ne m’a pas fait perdre du temps de recherche, au contraire, cela a beaucoup affiné mes recherches. Avoir connaissance de ce que les acteurs de la conservation savent et des questions qu’ils se posent ; de ce qu’ils font avec leurs équipes (pour y former les étudiants) et ce pour quoi ils ont besoin de s’appuyer sur la recherche scientifique (pour y envisager des contrats de recherche appliquée) m’a beaucoup aidé. Cela a apporté des opportunités de contrats de recherches très intéressants, lesquels contrats ont renforcé mes réseaux scientifiques ; lesquels réseaux ont mené à de la recherche scientifique fondamentale et ce pourquoi celle-ci est attendue (publications scientifiques, améliorations des méthodes de recherche). Ces mêmes partenariats ont étoffé la participation d’intervenants professionnels dans la licence professionnelle CTSIG ce qui fait qu’un enseignant professionnel voit plus les étudiants et est plus enclin à leur proposer des stages et contrats, etc. Il existe une opinion assez répandue que consacrer une part de sa carrière à une recherche appliquée sous forme de contrats passés avec entreprise et collectivités est un sacrifice de temps qui devrait être accordé à la recherche fondamentale voire même une opinion que diriger certains diplômes très orientés métiers est une mission qui ne devrait pas revenir aux universitaires. Je ne partage pas ces opinions. Je ne vois pas de perte de temps, ni d’intégrité dans cette partie de ma vie universitaire mais j’ai peut-être de la chance d’être dans une niche où ces partenariats sont réellement d’intérêt pour l’enseignement et la recherche. Je sais bien que ce n’est pas le cas dans toutes les disciplines ou thématiques des sciences de la société et de l’environnement.